
Pour la deuxième année consécutive, Les Intervalles vous propose un suivi du Cartoon Movie, convention professionnelle européenne durant laquelle les producteurices viennent pitcher des projets de longs-métrages à de potentiel·les coproducteurices et distributeurices.
La France reste une des principales productrices mondiales après le Japon et les USA (absents sauf exception à ce type de convention) : 34% des projets présentés cette année sont a minima coproduits par la France. Vient ensuite l’Allemagne avec 8% des productions, puis la Tchéquie, la Norvège et la Belgique. Les autres pays représentent chacuns moins de 5% des projets présentés, pour un total de 55 longs-métrages pitchés lors de cette rencontre bordelaise.

Comparativement aux séries présentées lors du Cartoon Forum, la variété des techniques est ici plus importante. La 2D est moins prédominante même si légèrement plus proposée que la 3D. Beaucoup plus de projets sont en volume par rapport aux sélections en série. La famille reste la cible principale, avec 45% des projets présentés qui visent ainsi un public à la fois jeunesse et adulte. Autrement dit, des films pour enfants que peuvent également apprécier les accompagnateurices plus âgé·es.

Déjà observé au Cartoon Forum, les projets Jeunes Adultes et Adultes se multiplient, à voir maintenant si les distributeurices cinéma, de la même manière que les diffuseurices TV et streaming, sauront attraper la balle au vol. Les catégories de cible sont cela dit moins précises que pour de la série et on s’étonne de voir un seul film à destination des adolescent·es, là où le reste du panel de cette année s’en tient à Famille, Adultes et Enfants. On espère que la diversification des cibles au cinéma ne se fera pas de pair avec un cloisonnement des récits et des styles. On trouve aussi beaucoup moins d’adaptations de BD qu’en série.

PARITÉ
Côté parité, c’est pas encore gagné même si ça évolue dans le bon sens. Nous comptions 22% de réalisatrices au Cartoon Movie en 2024, chiffre qui passe en 2025 à 29%. Pour les autrices littéraires, on passe aussi de 30% à 35% et pour les autrices graphiques de 14% à 19%.


Si l’on entre plus dans le détail, on observe que les réalisatrices sont un peu plus présentes sur les projets Jeunes Adultes / Adultes (31%) que Famille (21%) ou Enfants (28%). Cependant, ces projets ont encore une grande proportion de réalisateurices non annoncé·es, notamment pour les films ciblant ces deux dernières catégories de public. Le seul poste renseigné où les femmes sont majoritaires, et de peu, est celui des autrices littéraires pour les projets à destination des enfants, où elles se retrouvent à 56%, contre 28% et 27% pour les films pour Famille et pour Jeunes Adultes / Adultes. Comme souvent à l’étape du pitch et du développement, l’absence d’auteurices graphiques crédité·es est majoritaire, sauf dans les projets Enfants, où ce rôle est assuré à 58% par des hommes.



Quelles sont les tendances de 2025 ?
On ne peut s’empêcher de soupirer devant la persistance de certains tropes d’écriture, tel que le syndrome de Bambi (un parent mort dont l’absence influe sur le récit), qui n’est que rarement utilisé de manière un tant soit peu originale. On souffle notamment à voir que le parent décédé est la mère, mettant en scène l’impossible communication entre un père et son enfant. Quand on sait qu’en France, la très grande majorité des familles monoparentales sont féminines (83%), cela fait amèrement sourire. On pourrait par ailleurs proposer d’autres modèles familiaux et sortir de l’archétypale famille nucléaire ou monoparentale au père qui peine à la tâche. Les voyages fantastiques pour les enfants, à moins de proposer un univers visuel réellement fantastique, ont tout pour être redondants. N’est pas Sirocco qui veut.
Les styles graphiques qui semblent tout droit tirés de livres illustrés pour enfants un peu vieillots sont aussi fréquents, rarement intéressants dans leur mise en scène et leur direction artistique générale. Ce sont les projets à destination d’un public enfant qui peinent le plus à notre sens à se distinguer. Les films familiaux semblent plus développés, visuellement comme narrativement.
Certains projets sortent heureusement du lot, mais d’autres nous ont profondément gêné·es, vu le pitch et/ou les images des trailers. Nous considérons ainsi que certains projets ne méritent pas de mise en avant : ceux dont les accents racistes, notamment vis-à-vis des cultures asiatiques et associées. De même, les trailers et visuels utilisant de l’IAG ne méritent pas non plus notre attention, tant il nous paraît illogique de nous attarder sur des films dont le développement même n’est qu’un réchauffé mal assorti d’œuvres volées.
Nous n’avons malheureusement pas pu voir tous les projets, certains n’ayant pas de trailers disponibles, chose assez curieuse pour présenter un film en recherche de financement au Cartoon Movie. Ceci est d’autant plus dommage que nous n’avons pas accès aux éléments graphiques présentés lors de la convention, en plus du pitch et du trailer. De plus, certains pitchs sont, comme souvent lors des Cartoon Forum et équivalents, parfois trop succincts pour se faire une véritable idée du projet. Comment extrapoler le potentiel des films lorsque leur descriptions sont très généralistes, voire réductrices ?
Nos avis sont ici ceux des membres de l’association, mais nous vous invitons à vous faire votre propre avis en regardant les pitchs et trailers sur le site du Cartoon Movie.
Projets remarqués
Ananda
ANANDA (in French: La Javanaise) is a fictional story, based on historical figures and events, of a young girl’s journey to find freedom and return home. In 1893, free-spirit Ananda (13), lives happily with her little sister Tika (8) and their grandmother Embah (53) in a seaside village in Java. Yearning to be a shaman like Embah, Ananda enters the forbidden jungle and encounters a fierce Tiger. Suddenly, the girl and the tiger are both captured by traffickers. Ananda is sent to Paris, France where she works as a model and servant for a bohemian painter who abuses her. On a quest to return home, Ananda escapes, disguises herself as a boy, and encounters the Tiger again at the Cirque Fernando, where Ananda finds a new family among the misfits of the circus.
Produit par Special Touch Studios (France), Kalyana Shira Film (Indonésie), Paul Thiltges Distributions (Luxembourg) et Luftkind Filmverleih (Allemagne)
Le sujet, lié au trafic d’enfants et à l’esclavage, semble particulièrement dur pour un public familial, mais ne sombre ni dans la romantisation, ni dans le white saviorism, d’autant que la coréalisatrice Fatimah Tobing Rony a déjà écrit et publié sur la colonisation. La direction artistique, quoiqu’assez conventionnelle, est ici minimaliste, aux couleurs très automnales. Sa délicatesse semble intelligemment calibrée pour ne pas pâtir d’une économie qu’on imagine modeste.

Faya, voyage vers la liberté
When anti-colonialist writer Anton de Kom returns to Suriname in 1933, he is brutally imprisoned. In jail, he finds a gateway to a mythological rainforest where he must find the inner strength to help his people by undergoing a life-threatening journey.
Produit par Submarine Animation (Pays-Bas) et Special Touch Studios (France).
Un récit historique centré autour de l’auteur Anton de Kom et de sa lutte contre le colonialisme au Suriname, qui, en utilisant l’imagination à la fois comme échappatoire et comme un effet loupe sur les horreurs traversées, a un petit côté Labyrinthe de Pan (Guillermo del Toro). Même si le principe du portail entre les mondes pour échapper à la réalité est assez basique, le lien avec la dite réalité et le folklore surinamais rend le tout particulièrement attrayant. On ne peut enfin qu’encourager les projets qui portent un discours anti-colonialiste dans une époque gangrénée par l’extrême droite !

Mu Yi et le beau général
Mu Yi, a clever 14-year-old girl, lives in the Village of the Ancients, a community of women forbidden to men. Together with her two friends, she encounters a traveling opera troupe performing the play The Handsome General, a warrior celebrated in history for his mysterious beauty hidden beneath a precious helmet. She invites them to perform in the village, but the play awakens a wandering spirit that spreads chaos. Because she has defied the taboo, Mu Yi will try to unravel the secrets of the past.
Produit par Studio La Cachette (France)
On n’a plus vraiment besoin de présenter La Cachette mais on ne va pas bouder un projet aussi qualitatif. On ne peut qu’espérer voir dans les années à venir plus de projets aussi élégants que celui-là, même s’ils restent dans des canons narratifs classiques et esthétiques directement dérivés du style des Gobelins. Style qu’on a plus l’habitude de retrouver dans les courts avant les projections au festival d’Annecy et qu’on attend avec impatience de voir sur un long-métrage complet. C’est aussi le seul film du Cartoon Movie 2025 qui cible directement les adolescent·es et non les jeunes adultes et adultes, cible encore trop rare chez nos producteurices.

My Dad the Truck (VO : Mi papa el camion)
After losing everything in a devastating flood, Hilda, a curious and brave 8-year-old girl, and her father, Bonifacio, a clumsy and stubborn farmer, embark on a journey with their pet pig, Tulipán, leaving their destroyed farm in the middle of the Colombian mountains to search for a better future in the city. However, Hilda’s only desire is to find her mother, whom she believes is still alive, while Bonifacio dreams of becoming a truck driver to rebuild their lives. As misadventures take them further from their goals, father and daughter grow closer with each passing day.
Produit par Sultana Films (Espagne), Sacrebleu Productions (France) et Pez Dorado Animaciones (Colombie).
La direction artistique est séduisante, avec une technique et esthétique de peinture animée qu’on voit rarement sur des longs-métrages, et une mise en scène inspirée, sans oublier le sujet spécifique de l’exode rural en Colombie qui peut être enrichissant s’il n’est pas trop lissé pour la cible familiale.

Le voyage rêvé d’Alpha Deux
Once upon a time, there was a little girl, born on the same day as her father, Alpha. That little girl is me, Alpha Two. And this is my story. Since my mother passed away, I’ve been living with my father. He’s a journalistI listen to him on the radio, and we often play football together. But one day, soldiers attack my father and his radio station, forcing him to flee. Before he left, he promises he will find me again. Now, I am alone, but I am Peuhl. My mother and I are people of the water. Like her, I am a flying fish. I help my father cross the skies, deserts, and seas, guiding him on his journey to Europe. And today, I can finaly meet him again.
Produit par Les Contes Modernes (France)
La réalisatrice allemande Susanne Seidel va devoir relever le défi de porter à l’écran un récit basé sur le vécu traumatique et contemporain du journaliste guinéen Alpha Kaba, qui fait partie des auteurices littéraires du film, tout en le gardant accessible à un public familial et sans en lisser le contenu. C’est un peu le projet qu’on est obligé d’aimer, mais à raison, et d’autant plus notable qu’il n’est porté que par un seul studio de production français.

Le Secret des mésanges
When 9-year-old Lucie arrives at Bectoile for the vacations, she has no idea of the adventures ahead. Her mother, Caroline, is leading an archaeological dig in the region with her colleague Pierrot. Bectoile is also the town where Caroline grew up, and the scene of a family secret… which Lucie is about to unveil! With the help of her new friend Yann and a very special pair of songbirds, Lucie is determined to delve into her family story. From the underground of a ruined castle to a camper van parked on the edge of the woods, this adventure will lead them from unusual surprises to fabulous discoveries !
Produit par Folimage (France), Les Armateurs (France), Lunanime (Belgique), Will Production (France), JPL Films (France), Dragons Films (Belgique) et TNZPV Productions (France)
C’est le premier long-métrage de Folimage depuis Phantom Boy (2015), en plus d’être un film en papier découpé, chose assez rare sur ce format. Le projet a également le mérite d’être original, ce qui sort un peu des adaptations en série animées du studio de ces dernières années. C’est aussi le premier long-métrage d’Antoine Lanciaux, un ancien de chez Folimage qui a déjà coréalisé l’unitaire L’Automne de Pougne en 2012 avec Pierre-Luc Granjon, qu’on retrouve ici en auteur littéraire. On regrette simplement que le pitch soit aussi évasif, tant sur les personnages que sur l’histoire à proprement parler.

La colline du thym
1976. East Beirut. In the midst of the Lebanese civil war, Issam struggles for survival inside the besieged camp of Tell al Zaatar. At just 18, he watches his ideals crumble. Fifty years later, he decides to tell Sarah, his daughter, the story of a siege that lasted fifty-five days.
Produit par Need Productions (Belgique) et Special Touch Studios (France)
La guerre par ceux qui l’ont subie, qui s’y sont retrouvés confrontés de force, surtout au Liban, vu l’actualité politique mondiale, c’est un sujet qui mérite notre attention. On peine toutefois un peu à voir la direction artistique que prendra le film, d’autant plus importante que la réalisatrice Sarah Carlot Jaber vient de la prise de vue réelle. On espère aussi que des personnes libanaises seront consultées sur le projet car seule la réalisatrice, qui a grandi au Moyen-Orient (selon les informations disponibles en ligne), est pour l’instant créditée. L’histoire promet malgré tout d’être poignante, à la fois intime et distanciée, avec un soin particulier qui semble apporté à la musique.

Zako
Zako that’s how the Germans called the Armenian painter Sargis Mangasaryan, who endured the hell of military camps. Zako survived by drawing portraits of his tormentors. In 1956, he visits a Picasso exhibition and is stunned as he stands before the great masters iconic work: Guernica. Zako realizes how much he had missed in his own art. Though his talent saved his life, it was stifled first by war and then by the Soviet dictatorship.
Produit par OnOff Studio (Arménie) et Sacrebleu Productions (France)
Le projet promet une œuvre impressionnante et intense, avec le sujet évidemment fort de la déportation, mais aussi celui de l’artiste, avec l’aveu finalement pas si courant de sa faillibilité face aux sévices du corps. En ces temps troublés, un film rappelant les horreurs du fascisme et du nazisme est plus que nécessaire. La coproduction franco-arménienne s’attachera on l’espère à peindre avec justesse mais sans voyeurisme le calvaire vécu par le peintre Sargis Mangasaryan dans les camps de concentration allemands. Le projet est d’autant plus à suivre qu’il s’agit du premier long de son réalisateur arménien Tigran Arakelyan avec le studio OnOff qu’il a lui-même fondé. Le projet avait par ailleurs été sélectionné au Pitch du festival d’Annecy en 2024.

SHAME BOX
Black Wolf
At the bottom of the wolf pack, a young black wolf avoids confrontation and tries to take advantage of the fruits of others labour. This alongside his growing popularity with the she-wolves, our Casanova greatly irritates the alphas of his pack. As he comes of age he fights for survival in his own cowardly manner, losing all of his family along the way. Attracted by some young females he finds a place in a new wolf pack and endures the dominance of a new alpha male wolf. Only at an older age does the black wolf rises up to the occasion to defend more than himself.Its a story about a wolf trying to become a wolf.
Produit par Czar Film & TV (Belgique) et Special Touch Studios (France)
La théorie popularisée en 1970 du mâle alpha dans les meutes de loups a depuis plus de 20 ans été démentie par son propre auteur David Mech. Elle continue pourtant son bonhomme de chemin, notamment récupérée par les cercles masculinistes qui adaptent cette théorie au comportement humain (de la manière la plus misogyne qui soit, bien entendu). Or, le pitch de ce projet présente déjà un certain anthropomorphisme gênant, qui se cumule au propos biologiquement faux du loup dominant. Le tout porté par un réalisateur qui n’a jamais travaillé dans la fiction animée et avec un trailer qui fait plutôt peine à voir. Red flag plus que black wolf !

Gainsbourg, rue de Verneuil
Others have told his story. Biographies, ex-wives or ex-friends talking about him in various themed documentaries, Gainsbourg never lost the spotlight, as if he had died just a few months ago, in a never-ending cycle of life… But never before had her story been told in her own words, rocky, moving, provocative. Thanks to Christian Fevret, founder of Les Inrockuptibles, Serge Gainsbourg recorded the story of his life on audiocassette, for a 7-hour interview conducted in the secluded confines of his Paris home, 5 bis rue de Verneuil, in 1990. Throughout the interview, Serge Gainsbourg never loses his sense of humor or his distance from a life he knows he has lost sight of.
Produit par The Jokers Lab (France)
Joann Sfar avait déjà réalisé un biopic sur l’artiste en 2010, en live, qui était déjà bien trop doux avec le musicien, violent et misogyne. Clairement pas un personnage qui mérite qu’on continue à le porter aux nues, surtout en se basant sur une vieille interview qui n’apportera rien de plus à ce qu’on connaît déjà de Gainsbourg. Brûlons les vieilles idoles !

